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Le monastère forteresse du XIVe siècle
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Notre bateau accoste au débarcadère du petit village de Goritsy, d'où un autocar nous emmène jusqu'à la ville de Kirillov où nous visitons le fameux monastère-forteresse de Kirillo-Biélozersk installé sur le bord du lac Siverskoïe ainsi que son Musée d'Histoire, d'Architecture et des Beaux-Arts.
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Le monastère de Kirillo-Biélozersk
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Le territoire qui s'étend au nord-ouest de la partie européenne de la Russie régions d'Arkhangelsk et de Vologda, république autonome de Carélie pour l'essentiel constitue un immense site réservé offrant des valeurs culturelles sans équivalent. Ancien arrière-pays demeuré à l'écart des grands axes du développement national, il a gardé plus profondément qu'ailleurs la vivace tradition du mode de vie, de la culture, de la technique et des arts locaux.
Aux grands foyers qui, entre le XIVe et le XVIIe siècle portèrent la civilisation dans les régions septentrionales de la Russie, des villes comme Kargopol, Biélozersk, Solvytchegodsk et quelques autres, il faut avoir soin d'ajouter les monastères. Ceux-ci réalisèrent une construction considérable à laquelle prirent part des architectes et des peintres parmi les plus éminents. Les moines tenaient la chronique, cultivaient la peinture d'icônes, recopiaient et enluminaient les livres. Beaucoup de ces monastères étaient de puissantes forteresses s'inscrivant dans le système défensif des frontières septentrionales de la Russie.
Le monastère de Kirillo-Biélozersk (Kirillo-Biélozerskiï monastyr), très bien conservé, souvent dénommé monastère de Saint Cyrille-sur-le-lac-Blanc, car son nom fait référence à Biélozersk qui se trouve sur le lac Blanc, a été fondé au XIVe siècle à proximité de la ville de Kirillov sur le territoire de la Principauté de Biélozersk en 1397 par Cyrille, un moine exceptionnellement pieux nommé à l'époque archimandrite du monastère Saint-Siméon (Simonovskiï monastyr) de Moscou.
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La création du monastère
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La légende veut qu'un jour, alors qu'il se mettait à genoux pour prier dans son monastère de Moscou, il entendit une voix qui lui dit de lever les yeux. Obéissant à la voix, il vit la Vierge Marie lui montrant les tours d'un nouveau monastère en lui demandant de voyager dans le nord de la Russie pour l'y fonder. L'homme âgé d'une soixantaine d'années vint avec un autre moine du monastère, Théraponte, dans la région de Kirillov, et furent, peu après, vus en train de creuser une caverne dans la forêt en haut de la colline Ivannovskaïa au bord du lac Siverskoïe (ozero Siverskoïe) et y érigèrent une croix. Cyrille était très occupé, fendant du bois, coupant la forêt pour en faire une terre cultivable, et préparant le site pour de modestes constructions. Bientôt Théraponte le quitta pour fonder son propre monastère à une quinzaine de verstes de là (16 km) en direction du nord-est, sur un autre petit lac.
L'année suivante, Cyrille avait construit deux petites églises, une cellule pour lui-même, et des bâtiments pour ceux qui voulaient se joindre à lui. Bientôt, l'information circula à propos du saint homme sur la colline, et, en effet, beaucoup de pèlerins vinrent prier et apprendre avec le moine reclus. Cyrille faisait bon accueil à tous, pourvu qu'ils embrassent sa vie ascétique. On dit que les premières générations de moines avaient une espérance de vie de cent ans, grâce au jeûne, à la vie dans les cellules froides et aux herbes locales. Très puissantes herbes en effet.
Ce monastère devint rapidement un établissement influent, d'autant que l'ascétisme de Cyrille ne s'appliquait surtout pas au monastère lui-même. Il cherchait constamment à enrichir ses possessions et dans ce but s'aligna politiquement sur la Moscovie, qui avait récemment annexé la principauté du lac Blanc. Le Prince de Moscou aspirait en effet à s'emparer des voies commerciales importantes et voulait occuper une position convenant à des offensives contre Novgorod.
En posant le monastère comme un rempart de la Moscovie, Cyrille obtint donc les faveurs du Prince. De telles faveurs voulaient dire que le monastère recevrait des dotations et que Cyrille aurait plus d'influence politique. A sa mort, trente ans après la fondation du monastère, le père supérieur Cyrille avait établi le monastère non seulement comme un lieu consacré au culte religieux, mais aussi comme une suzeraineté féodale qui gérait des villages et quarante quartiers de terre, y compris les serfs vivant sur ces terres.
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Le développement du monastère
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L'ensemble du monastère, construit à un important carrefour fluvial sur la route qui reliait Moscou aux terres septentrionales, est l'un des plus considérables, tant pour la taille, 11 hectares, que pour l'architecture russe du XIVe siècle dont il est l'un des plus beaux exemples. Comportant une cathédrale et treize église, il s'est formé et s'est développé au cours des siècles. Quoique bâti à des époques différentes, il donne cependant une impression frappante d'unité artistique.
L'exemple de Cyrille, de sa discipline religieuse en combinaison avec son habileté politique a été suivie par ses successeurs, au profit (matériel) du monastère. En 1433, le Père Supérieur Trifon délivra le grand prince déposé Basile II (Vassily II) d'un voeu de ne pas chercher à nouveau à obtenir le trône de Moscovie. Il assura ainsi la pérennité du traitement spécial du monastère une fois Basile de retour sur le trône. Les sommes reçues aidèrent à bâtir le premier édifice en dur du monastère, la collégiale de l'Assomption ou de la Dormition (Ouspenskiï sobor), toujours debout bien que passablement dégradée, finie en 1497 d'après les plans de Prokhor, un architecte de Rostov. Malgré maintes réfections tardives, l'église ne perdit pas son aspect majestueux et solennel et donna son nom au monastère dit " grand monastère de la Dormition ". Il était protégé par des murailles en bois et les tours de l'ancienne citadelle.
Le fils de Basile II, Ivan le Grand, n'oublia pas non plus le monastère. Il continua à lui donner de grands privilèges (liberté de commerce dans Moscou, exemption de taxes...) et, ainsi, le monastère devint le plus riche du pays. A cette époque on y érigea le Réfectoire ainsi que l'église de la Présentation de la Vierge au Temple (tserkov Vvedeniïa i trapeznaïa palata ), dont l'architecture se distingue par une simplicité austère (1519).
Les actuelles murailles situées du côté du lac Siverskoïé et leurs tours en pierre, soit rectangulaires, soit à douze pans, les remplacèrent dans la première moitié du XVIème siècle.
Basile III (Vassily III), le fils d'Ivan le Grand, donna suffisamment d'argent au monastère pour faire construire entre 1531 et 1534 deux nouvelles églises, l'église de l'Archange Gabriel (tserkov Arkhangela Gavriïla) et l'église de Saint Jean-Baptiste (tserkov Ioanna Predtetchi) en 1534. Cette dernière fut le premier édifice qui marqua le début de l'extension du monastère vers le sud dans ce qui deviendra à la fin du XVIème siècle le petit monastère de Saint Jean.
Basile témoignait ainsi sa reconnaissance à la suite de la visite désespérée qu'il fit au monastère, accompagné de sa femme stérile, pour prier Dieu de lui donner un héritier. Leurs prières furent exaucées au delà de leurs espérances sous la forme d'Ivan le Terrible.
En 1554 l'église de Saint Vladimir (tserkov Vladimira) fut ajoutée à la cathédrale tandis que la construction sur le versant donnant sur le lac de l'église-réfectoire de Saint Serge de Radonège (Trapeznaïa tserkov Sergiïa Radonejskogo) complétait le petit monastère de Saint Jean en 1560.
A la même époque, fut élevée la Porte Sainte (Svïatye vorota ), et au-dessus d'elle, en 1572, l'église de Saint Jean Climaque (Nadvratnoï tserkoviou Ioanna Lestvitchnika). La Trésorerie (Kaznokhranilichtche) fut également bâtie sur le côté de la Porte Sainte, car le Tsar Ivan IV (" le Terrible "), se croyant redevable au monastère de sa conception, a continué à le couvrir d'argent, de pierres rares, de métaux précieux et de vêtements travaillés.
Quelques années plus tard, en 1587, l'église de Saint Cyrille (tserkov Kirilla) fut construite sur l'emplacement même de la tombe du saint et adossée à la collégiale, tandis qu'au sud-ouest, on surmontait en 1595 la porte du monastère donnant sur le lac par l'église de la Transfiguration (Nadvratnaïa tserkov Preobrajeniïa) et la maison du Cellérier (Domik kelarïa), l'économe du monastère, était érigée tout à côté.
C'est pendant ces périodes de prospérité que furent adjoints bien d'autres bâtiments annexes : les cellules des prêtres, les archives, le séminaire, et qu'Ivan IV a commencé à utiliser le monastère comme un lieu d'exil pour ses adversaires. Des boyards, des princes et même des prêtres furent envoyés à la forteresse. Leur exil, d'après des rumeurs, était loin d'être difficile; ils pouvaient organiser des soirées alcoolisées dans des " cellules " luxueuses. Ce comportement indulgent corrompit lentement les moines qui devinrent familiers de la bouteille. Le dernier chapitre des rapports entre Ivan et le monastère est une confession du tsar, fou pendant ses dernières années, durant laquelle il donna les noms de milliers de gens qu'il avait fait exécuter pendant son règne. On ne sait pas si l'absolution lui a été accordée...
Le monastère est resté fidèle à Moscou pendant l'Époque des Troubles qui a suivi, en tenant son rôle de rempart et en résistant aux envahisseurs étrangers, notamment en 1612-1613, où il soutint le long siège des lituaniens, polonais et suédois.
Michel Romanov, qui émergea du tumulte politique en acceptant le trône russe (1613), a naturellement apprécié les services du monastère et il lui a donc donné encore plus d'argent.
En 1645 l'église de Saint Épiphane (tserkov Epiphaniïa) fut accolée à l'église Saint Vladimir et une année plus tard l'église de Saint-Euthyme le Grand (tserkov Evphimiïa Velikogo), la seule ayant un clocher pyramidal surmonté d'un petit bulbe, fut construite près du séminaire et de l'infirmerie.
Cependant, en raison de nouvelles menaces d'offensives, le monastère de Kirillo-Biélozersk fut transformé en forteresse sur ordre et aux frais du tsar Alexeï Mikhailovitch d'après les plans des architectes Cyrille Serkov et Simon Cham. Les travaux débutèrent en 1654 par la construction de la forteresse qui ceinture le nord du vieux monastère avec la tour de Kazan (Kazanskaïa bachnïa) et la tour de Moscou (Moscovskaïa bachnïa)) encore nommée tour de Saint Théraponte (Férapontovskaïa bachnïa). Les murailles de la " Nouvelle ville " (Novyï gorod), qui furent terminées durant les années 1680, se distinguent par leur exceptionnelle puissance et la qualité remarquable de leur fortifications couronnées de galeries de ronde (dotées de nombreuses meurtrières et mâchicoulis) reliant une série de tours élevées et massives. Au pied de ces murailles un grand nombre de cellules de moines furent également créées.
Ce monastère-forteresse, constitué d'un vaste ensemble d'ouvrages fortifiés, culturels et domestiques faisant corps avec le site et se distinguant par une altière beauté, et il devint un avant-poste très important aux frontières Nord de la Russie avec sa citadelle fortifiée au centre, entourée au nord et à l'ouest par la ville nouvelle, à l'est par le petit monastère de Saint Jean (Malyï Ouspenskiï monastyr), et au sud par le grand monastère de l'Assomption (Bolchoï Ouspenskiï monastyr). Le début de la dynastie Romanov a aussi amené un changement dans le rôle du monastère, de club de loisirs à une véritable prison pour bagnards. Même Nikon, le saint patriarche de Russie, a été mis sous les verrous après avoir perdu son titre à cause de son fanatisme. La cellule où il a vécu donnait sur une église qu'il a particulièrement détestée.
Au milieu du XVIIIème siècle, le monastère a atteint l'apogée de sa prospérité, avec des biens consistant en plus de 20.000 serfs, 400 villages, une mine de sel et Dieu seul sait combien d'argent. Cette vaste étendue de terres représentant une zone d'influence économique non négligeable, le monastère de Kirillo-Biélozersk devint également le centre de la civilisation et la culture chrétiennes du nord de la Russie.
Ensuite, une lente décadence commence. L'avidité, la mauvaise administration et la corruption morale ont déclenché ce déclin. Tandis que des exilés politiques continuaient d'arriver pendant les XVIIIème et XIXème siècles, la forteresse elle-même cessait d'être entretenue, n'ayant plus de rôle militaire à jouer. La confrérie commençait à se débarrasser d'éléments de fortification et de sa collection d'armes; les tours étaient louées pour le stockage du sel et de la vodka. Du milieu spirituel dans le monastère à cette époque, un visiteur a écrit, " Il n'y a pas de moeurs, pas de piété, pas d'intérêt pour quiconque ou pour quoi que ce soit. L'abbé ne prend jamais ses repas au réfectoire, le vice-régent se saoule depuis deux mois et les " frères " s'ils n'étaient pas ivres-morts en ma présence, ce n'était qu'à cause d'un manque [de spiritueux] ". Le fond de la débauche date de 1861 après que le Tsar Alexandre II ait libéré les serfs. Ceci a obligé l'abbé et la confrérie à vendre 4.000 manuscrits de la bibliothèque du monastère au marché noir pour rester financièrement solvable.
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Le monastère au XXe siècle
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Pendant la Guerre Civile qui a suivi la révolution de 1917, le monastère a pris parti pour les Armées Blanches dans l'espoir de vaincre les Bolcheviks athées. Quand la contre-révolution a échoué, les Bolcheviks ont tué l'archimandrite du monastère et d'autres conspirateurs. Le nouveau gouvernement a mis le monastère sous contrôle d'État, y installant un musée d'études régionales en 1923. En 1969, le gouvernement soviétique a changé sa fonction en musée d'histoire et d'architecture; ainsi a-t-il assuré sa survie, à défaut de sa restauration.
Outre les édifices décrits plus haut, lors de la visite du petit monastère de Saint Jean, on peut contempler deux petits édifices maçonnés à toiture en forme de calotte sphérique qui abritent l'un la chapelle en bois construite par Saint Cyrille, l'autre la croix dressée à l'emplacement de la grotte qui servait de cellule originelle au fondateur du monastère.
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Jean-Pierre LANGER
Principauté de Monaco
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jplanger@mc-monaco.com
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